Karman Swap : cinq ans d’attente pour un OVNI qui tient ses promesses

Vendredi 28 février 2025 au soir. Dans les espaces pro du FIJ, j’aperçois Serge — le même Serge que j’avais croisé au FIJ 2020, prototype en main, les yeux brillants de quelqu’un qui tient quelque chose. Entre les deux éditions du festival, il y a eu une pandémie, des heures à scruter BGG pour voir si ça avançait, et quelques échanges avec l’auteur sur des salons (Serge est enseignant-chercheur en Sciences de la Terre à l’Université de Toulon — et ça, on va y revenir, parce que ça change tout à la lecture du jeu). La précommande passée le jour-même auprès de Didier de SWEET GAMES. Boîte reçue à la fin de l’été. Posée sur table le soir même, avec les mains qui tremblent légèrement en ouvrant le couvercle. Je suis peut-être un peu fou. Mais après cinq ans, vous auriez fait pareil.


Ce que dit la boîte vs ce que dit la table

Joueurs4 en deux équipes de 2 — la config idéale, sans débat 
Durée réelleComptez 75-90 min avec le setup (la boîte annonce 30-60 min) 
TypeJeu de plateau et de tuiles — gestion de main, colonisation, combos
À partir de14 ans réels, pas 10 
Prix constaté40-42 € (neuf) 
Ambiance à la tableJeu de silence tendu, avec des « ah non ! » discrets quand quelqu’un déclenche un combo dévastateur

Ce qu’on fait vraiment autour de la table

On est des explorateurs mandatés par l’Empire Multivers. La mission : coloniser des planètes en les peuplant de créatures vivantes — Carnivores, Herbivores, Décomposeurs — qui s’entredévorent selon un cycle de prédation rigoureusement inspiré des chaînes alimentaires réelles. Le plateau recto-verso trône au centre, entouré de 8 tuiles rondes Planètes, de gemmes Recherche et Découverte, de dômes de Colonisation et de marqueurs Prestige. On pioche des tuiles créatures, on les pose, on déclenche des prédations en chaîne. La beauté du truc : les créatures éliminées ne disparaissent pas. Elles rejoignent le marché central, où n’importe qui peut les récupérer.

La victoire arrive de trois manières : coloniser 4 planètes avant tout le monde, pousser la piste d’Extinction au bout, ou accumuler plus de Points de Prestige que l’équipe adverse à la fin. Deux manches gagnées remportent la partie. Et c’est là que ça devient subtil — on peut décider de sacrifier une manche pour mieux préparer la suivante. Les tuiles Vaisseau permettent de lancer une colonisation au moment précis où on estime avoir l’avantage. Un geste fort. Irréversible. Stressant dans le bon sens du terme.


La science derrière le jeu — et c’est pas un gadget

Serge Macasdar enseigne les Sciences de la Terre à l’Université de Toulon. Ce n’est pas un détail biographique à glisser dans une bio d’auteur — c’est la colonne vertébrale de tout le design. Les chaînes alimentaires du jeu ne sont pas décoratives : Carnivore mange Herbivore, Herbivore broute Végétal, Décomposeur recycle ce qui meurt. Ce cycle est la mécanique centrale. Chaque tuile posée peut déclencher une réaction en chaîne que votre adversaire n’a pas anticipée — et inversement.

J’ai rarement vu un auteur aussi cohérent entre ce qu’il est dans la vie et ce qu’il crée à la table. Le prototype de 2020 le laissait déjà deviner ; la version finale le confirme. C’est cette cohérence qui fait qu’on n’oublie pas les règles entre deux parties : elles ont une logique interne qui tient debout toute seule, parce qu’elles sont calquées sur quelque chose qui existe vraiment.


Ce qui rend ce jeu difficile à oublier

L’identité mécanique est vraiment neuve.
Je cherche encore un jeu qui fait exactement ça. La chaîne alimentaire comme déclencheur tactique principal, les tuiles créatures qui circulent entre le terrain et le marché sans jamais vraiment disparaître — c’est une idée simple qui change profondément la manière de jouer. Chaque tuile posée par votre équipe devient potentiellement une munition pour l’adversaire. Ça oblige à penser en termes de flux, pas de stock. Un changement de posture mental non négligeable.

Les combos, c’est la drogue.
Quand le Décomposeur de valeur 3 déclenche le déplacement d’un Herbivore qui provoque une prédation Carnivore qui libère une case sur une planète et permet de lancer une colonisation Vaisseau dans la foulée… tout ça en un seul tour… il y a un sentiment de satisfaction que les eurogames à salade de points procurent rarement. La courbe d’apprentissage est réelle : le joueur débutant pose une tuile et attend. L’expert fait trois prédations et une colonisation du même geste. Le même jeu, deux expériences radicalement différentes.

La mécanique d’équipe tient la route.
Les gemmes de Recherche sont communes au duo. Il faut se parler. Il faut décider ensemble si on sacrifie des Points de Prestige pour booster une créature clé, ou si on capitalise en attendant la manche suivante. C’est de la communication tactique — pas de la coordination molle. Votre partenaire peut tout ruiner d’un mauvais réflexe, et c’est précisément ce qui rend les victoires communes savoureuses.

Le thème ne ment pas.
Beaucoup de jeux collent un thème sur une mécanique qui aurait pu être médiévale, spatiale ou égyptienne sans changer d’un iota. Ici, le thème et la mécanique sont la même chose. La colonisation planétaire par la biodiversité, les extinctions d’espèces qui font basculer la piste, les créatures qui reviennent dans l’écosystème sous forme de ressources disponibles — tout ça est cohérent avec ce qu’un scientifique sait de la biologie des systèmes. Ce n’est pas de la vulgarisation déguisée en jeu. C’est du design honnête.


Ce qui agace, pour de vrai

Les règles ne sont pas au niveau du jeu.
LudoVox l’a noté, j’ai vécu la même chose dès la deuxième partie : certains cas de figure restent dans un flou gênant. Qu’est-ce qui se passe exactement quand il n’y a plus de planètes disponibles et que la condition de fin de manche se déclenche simultanément avec une colonisation en cours ? La FAQ tente de répondre — pas toujours de manière satisfaisante. En janvier 2026, des joueurs signalaient encore sur les forums une contradiction explicite entre la FAQ officielle et les règles de base sur ce point précis. Pour un jeu aussi élégant dans son concept, c’est frustrant. Et ça casse le rythme au pire moment possible — quand tout le monde était dans le flow.

À 3 joueurs, l’équilibre s’effondre.
Pas de nuance ici : le jeu à 3 est structurellement bancal. Sans partenaire fixe, un joueur peut bénéficier des « cadeaux » offerts involontairement par un adversaire au détriment d’un troisième — créant une asymétrie qui n’a rien de tactique. Ce n’est pas une question de style de jeu. Le design est pensé pour 4, en équipes de 2. À 3, la tension mécanique qui fait le sel du jeu se dilue. Si votre groupe tourne souvent en trio, la boîte risque de rester sur l’étagère plus souvent que prévu.

La piste d’Extinction peut tout avaler trop vite.
Les extinctions s’enchaînent facilement — parfois beaucoup trop. Sur certaines parties, les planètes se retrouvent vides en milieu de manche, neutralisant les effets des tuiles créatures qui n’ont plus rien à déclencher. On pourrait arguer que c’est une question de maîtrise des combos… mais les retours de joueurs confirment que c’est une tension structurelle du design, pas un bug de débutant. Une condition de victoire par Extinction trop accessible donne parfois l’impression que la partie est pliée avant que tout le monde ait vraiment joué.

Le matériel, sobre mais perfectible.
La boîte est honnête pour 40 euros : 1 plateau recto-verso, 8 tuiles rondes Planètes, des tuiles créatures cartonnées épaisses, 48 jetons Prestige, 15 gemmes Recherche, 30 gemmes Découverte, 18 dômes et 4 aides de jeu. Mais l’insert est inexistant — la boîte s’ouvre, tout part dans tous les sens. Après deux parties, j’ai sorti les sachets plastique. Pour un jeu attendu cinq ans, on aurait aimé un soin d’emballage à la hauteur de l’objet.


Le Verdict

Prends-le si :

  • Tu joues principalement à 4, en deux équipes de 2, avec des partenaires qui aiment cogiter en silence avant d’abattre un combo dévastateur
  • Tu cherches quelque chose qui ne ressemble à rien d’autre dans ta collection — un jeu de plateau à thème SF dont la mécanique centrale est empruntée à la biologie évolutive réelle
  • Tu as la patience de traverser une première partie un peu rugueuse pour atteindre la satisfaction de la deuxième

Laisse tomber si :

  • Ton groupe de jeu tourne souvent à 3 joueurs — ce n’est tout simplement pas la bonne config
  • Les règles ambiguës te font sortir du jeu et tu n’as pas envie de passer 20 minutes sur un forum pour arbitrer un cas limite en cours de partie
  • 40 euros te semblent beaucoup pour un jeu sans figurines ni grand plateau illustré — l’investissement se justifie à l’usage, pas au déballage

Note : 7,5/10

Un chercheur en Sciences de la Terre a mis des années à condenser les chaînes alimentaires planétaires dans un jeu de plateau de 40 euros — et globalement, il a réussi.

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